samedi 17 février 2007.
DISCOURS de VICTOR HUGO
Victor Hugo
Est-ce que vous voyez le barrage ? Il est là, devant
vous, ce bloc de sable et de cendre, ce morceau inerte
et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à
la marche universelle, ce monstrueux Cham qui arrête
Sem par son énormité, -l’Afrique.
Quelle terre sue cette Afrique ! L’Asie a son
histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie
elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas
d’histoire. Une sorte de légende vaste et obscure
l’enveloppe. Rome l’a touchée, pour la supprimer ; et,
quand elle s’est crue délivrée de l’Afrique, Rome a
jeté sur cette morte immense une de ces épithètes qui
ne se traduisent pas : Africa portentosa !
(Applaudissements). C’est plus et moins que le
prodige. C’est ce qui est absolu dans l’horreur. Le
flamboiement tropical en effet, c’est l’Afrique. Il
semble que voir l’Afrique, ce soit être aveuglé. Un
excès de soleil dans un excès de nuit.
Eh bien, cet effroi va disparaître.
Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux
grands peuples libres, la France et l’Angleterre, ont
saisi l’Afrique ; la France la tient par l’ouest et
par le nord ; l’Angleterre la tient par l’est et le
midi. Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail
colossal. L’Amérique joint ses efforts aux nôtres ;
car l’unité des peuples se révèle en tout. L’Afrique
importe à l’univers. Une telle suppression de
mouvement et de circulation entrave la vie
universelle, et la marche humaine ne peut s’accomoder
plus longtemps d’un cinquième du globe paralysé. De
hardis pionniers se sont risqués, et, dès leurs
premiers pas, ce sol étrange est apparu réel ; ces
paysages lunaires deviennent des paysages
terrestres.La France est prête à y apporter une mer.
Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée,
c’est la barbarie ; déserte, c’est la sauvagerie
(...).
Au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un
homme ; au vingtième siècle, l’Europe fera de
l’Afrique un monde. (Applaudissements)
Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille
Afrique maniable à la civilisation, tel est le
problème. L’Europe le résoudra.
Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez
là. A qui ? à personne. Prenez cette terre à Dieu.
Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à
l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la
guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le
canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais
pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour
l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la
fraternité.(applaudissements prolongés). Versez votre
trop-plein dans cette Afrique, et du même coup
résolvez vos questions sociales, changez vos
prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! Faites
des routes, faites des ports, faites des villes ;
croissez, cultivez, colonisez, multipliez
Discours sur l’Afrique, 18 mai 1879